Le grand-oncle

On collectionne rarement les grand-oncles. Le mien s'est éteint, il y a quelques jours, à l'âge de 93 ans. La vie ne nous a pas permis d'être proches. J'ignore presque tout de lui et ce mystère m'a toujours plu.

Immigré italien, il parlait trois langues : le français, l'arabe, l'italien. Il me parlait souvent, et avec fierté, de ses chaînes de télévision étrangères, qu'il captait grâce à un abonnement spécial, lui permettant de visionner des matchs de football non diffusés en France. C'était sa passion. Lorsqu'il se joignait aux repas familiaux, je me souviens me faufiler sous la table et lui lacer ses chaussures entre elles. Fort heureusement, il n'est jamais tombé. Après le repas, il me donnait timidement un billet de vingt euros caché dans une enveloppe, puis partait. Deux ans avant son décès, il m'invita dans son petit appartement toulousain. Il nous offrit, à ma femme et moi, du Nesquik, comme si j'étais toujours un petit garçon. Ce jour-là, je sentis qu'il voulait se confier et laisser en moi une empreinte plus profonde. Il me révéla quelques détails de sa vie : des photos de lui en uniforme militaire, des articles de journaux, et le récit de son voyage en Sicile, où il retrouva la maison de son enfance. Ce fut notre dernière rencontre.

Un être disparaît et tout est chamboulé. Je repense à mon arbre généalogique et remarque qu'une partie de mes ancêtres ont effectué un mouvement vers l'Ouest. De l'Italie, ils sont partis vers la France. Et je soupçonne ces mêmes ancêtres, d'après les résultats d'un test ADN, de descendre de lointains Magyars, Croates ou Slovaques. Aujourd'hui, me voilà installé sur le continent américain. Le cycle continue. Dois-je le briser ? À l'ouest, il n'y a plus rien, rien que l'océan. L'Europe me lance ses cris lointains.

L'architecte a secoué notre arbre et un fruit en est tombé. Je me suis retourné et ce grand-oncle n'était plus. D'autres fruits poussent au même instant. La vie continue.